Réfugiés Climatiques
Tuvalu : requiem polynésien
 Extrait du livre Réfugiés Climatiques
« Regardez seulement Tuvalu sur la carte. C’est ce minuscule pays, ce minuscule point sur l’océan. » L’air concerné, une trentaine d’enfants de douze ans écoutent EasterMolu, professeur à l’école primaire de Funafuti, la capitale de Tuvalu. Le cours sur le réchauffement climatique, intégré depuis peu au programme scolaire, commence. Bien en chair, souriante, Easter Molu est tout à sa leçon, déterminée à user de sa voix puissante pour captiver son jeune auditoire. Pas question de le laissers’endormir dans la chaleur déjà lourde de ce début de matinée. Le photographe Laurent Weyl, qui m’accompagne depuis bientôt trois semaines, est aussi déboussolé que moi : sur le planisphère que l’institutrice désigne à ses élèves, il y a surtout du bleu. De la mer bordée de continents. La carte n’est pas centrée sur l’Europe et le méridien de Greenwich, mais sur le Pacifique. Dociles, nos regards convergent vers l’extrémité de la règle que l’institutrice vient de planter au coeur de l’océan pour nous aider à localiser l’archipel tuvaluan parmi les myriades insulaires des antipodes. Un peu au sud de l’équateur, un peu à l’est de la ligne de changement de date.
 
Ménageant ses effets, Easter Molu laisse le silence s’installer quelques secondes. Rumeurs échappées des autres classes, murmure polyphonique de la mer : l’île de Funafuti est si étroite – une cinquantaine de mètres sur près des deux tiers de ses 13 kilomètres de longueur, 700 mètres dans sa plus grande largeur – que le lapement cristallin du lagon peut se mêler au bourdon continu de l’océan. Le plus souvent, le chahut du vent dans les palmes recouvre cette petite musique, mais, rappel constant de la fragilité insulaire, une vibration subsiste. Comment ce micro territoire de 26 kilomètres carrés, éclaté en huit îles et atolls principaux, eux-mêmes disséminés dans un espace maritime vaste comme la France et l’Allemagne réunies, comment ce confetti de corail dont la hauteur moyenne n’excède pas deux mètres au-dessus du niveau de la mer, comment ne s’est-il pas dissous de lui-même dans l’azur effervescent qui l’entoure ? Le mystère est là, entier, devant trente paires d’yeux interrogateurs et vaguement inquiets. « Imaginez seulement que le niveau de la mer vienne à monter… Avez-vous peur ? »Curieusement, la question détend l’atmosphère. Des “ oui” et des “non” fusent au milieu des rires. Les enfants se réjouissent de leur hésitation. Easter Molu reprend, solennelle : «Moi, j’ai TRÈS peur. Depuis quelques années, au moment des grandes marées,l’eau sort du sol et entre chez moi. Cela n’arrivait jamais avant. »
 
Nous ne sommes pas surpris par cette révélation, car nous avons été témoins de ces étranges inondations aux points les plus bas de l’île. Ce qui nous étonne, c’est la réaction des élèves : ils se sont tus après les propos de l’enseignante, alors que nous les avions vus se jeter joyeusement dans les mares subitement apparues, avec leurs uniformes blanc et turquoise. Après que la sonnerie marquant la fin de la matinée a retenti, nous interrogeons l’institutrice à ce sujet. « Ils sont nés ici, l’eau est leur élément. Ils ont toujours joué dans la mer ou dans lesflaques de pluie. Ces inondations sont un nouveau terrain de jeu pour eux. »
 
Nous comprenons. Ils se seraient amusés dans l’eau du Déluge. Mais pourquoi ce silence dans la classe, toute à l’heure ? « Ils savent qu’un jour ils devront quitter ce pays qu’ils aiment ! Vous savez, le tsunami de 2004 les a beaucoup marqués. Cette catastrophen’a rien à voir avec le climat, mais elle leur a permis de se fabriquer une représentation de ce à quoi ils sont exposés à travers le réchauffement climatique. »
 
Quelque chose comme un raz de marée au ralenti.



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